Chez Mahinda et Marielle

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L’omble d’un livre

Mercredi, j’achetai des sardines, le stand allait fermer il n’y avait plus grand monde, mais je suis restée dessiner ce gros poisson qui ressemblait tant à un saumon.

Les poissonniers confirmèrent : l’omble chevalier est entre la truite et le saumon. Aaah un hybride? Plutôt un cousin, qui niche et migre dans l’hémisphère nord et jusque dans les lacs arctiques.

Le Robert fait dériver son nom de ‘humble’, mais mentionne le surnom de ‘saumon des fontaines’ ou ‘ombre chevalier’.

Avec ça il nous faudrait un roman noir.
Ou au moins un éditeur qui publie souvent des histoires de truites et d’Amérique du Nord.

Attention aux apparences

Les voleurs de Manhattan, est-ce un roman noir ?
Mon ex-collègue Bénédicte l’avait qualifié de ‘page-turner’. On en devine le sens, mais je pensais trouver ce terme dans le livre, qui parle explicitement du milieu de l’édition New-Yorkais. En fait non. S’il y était, il s’écrirait ‘langer’, du nom de son auteur, Adam Langer.
(mais langer, ça évoque soit les nourrissons -hors jeu total- soit, prononcé à l’américaine, languir. Or non, ce roman ne nous laisse pas vraiment languir… ou peut-être juste un peu, pour mieux nous tenir en haleine, jamais alanguis.)

Les voleurs  de Manhattan dresse un portrait que l’on devine observé de près, celui des hommes et femmes qui font la littérature, à Manhattan, NY. Vus et costardisés par un jeune écrivain, Ian Minot, barman de son état salarié. Qui sort avec une roumaine trop belle, et peut-être trop douée pour lui. Qui s’agace des succès de pacotille, et de la reconnaissance usurpée offerte à des affabulateurs, à l’écriture insignifiante -ou pire : catastrophique, bourrée de tics et d’emphases – mais si faciles à vendre aux médias.

Ah que ce portrait est jouissif. Que les énervements de notre écrivain sont légitimes, et la gloire injuste. Le lecteur jubile, et s’apprête à savourer un bon récit de looser à la première personne, doublé sans doute du roman d’apprentissage qui point.

Certes, certes. Et ces néologismes emprunts de littérature, il faut les mettre au compte de l’écriture de notre débutant ? Patience, patience… Les voleurs de Manhattan est un roman qui absorbe rapidement son lecteur, et développe ses facettes avec malice. Un roman d’aventures, et de bibliophiles (j’ai pensé un temps à Pierre de Gondol), qui pose la question de la culture et de la légitimité littéraire, et livre un portrait beaucoup plus nuancé qu’il n’y paraît.

Pour conserver la beauté du tableau, et la fraîcheur de ses ressorts, je ne dirais rien de plus au sujet de l’homme confiant et de la bibliothèque brûlée. De la réalité, de la fiction et des mémoires qui composent ce roman.

Roman noir ? Thrillerature. Réussi!

(Ah oui, la couverture ci-dessus n’est bien sûr pas la vraie. J’ai dessiné ça car Bénédicte m’a gentiment donné les épreuves qu’elle a reçu des éditions Gallmeister, avec une absence de couverture et un côté brut qui convenait tout à fait au sujet… mais c’était pas joli pour autant. Leur vraie couv est mieux.

)
Les voleurs de Manhattan, Adam Langer, editions Gallmeister, 2012, 22,90 €

Elle est fraîche ma chronique

Bon, un peu de rigueur, maintenant. Je ne dessine pas assez, je lis trop, je ne parle pas assez de mes lectures, si ça continue je vais regarder la télé avec des chips et du soda comme une vraie chômeuse.

Quel rapport avec cette sébaste ? Je l’ai dessinée au marché samedi, comme souvent lorsque je fais la queue au stand. Les poissonniers m’ont repérée, je leur fais souvent le coup. J’ai même dit que je prendrai un jour le temps de dessiner presque tout leur étal (histoire d’apprendre une fois pour toutes à distinguer une sébaste d’un rouget).
Je ne l’ai pas fait.
C’est comme pour les chroniques de livres : je me dis que chaque livre lu (et apprécié) fera l’objet d’une notule, histoire de partager ce qui mérite de l’être… et la flemme enterre tout ça.

Donc, me fiant à la tradition du poisson emballé dans le journal de la veille, j’emballerai mon poisson dessiné d’un livre chroniqué lu la veille.
ça me semble tout à fait logique.

Donc aujourd’hui : une sébaste, et des comptes.

Lire, relire et compter

Que nous raconte de beau l’Oubapo* ?
Des anecdotes, des grivoiseries, des propos de comptoir, des souvenirs et des trous de mémoire, des émotions et un deuil, des fables philosophiques… qui sont aussi des éodermdromes, des carrés magiques, des collages, des théorèmes ou une suite en Pi (pour ne citer que les contraintes résumables).
En fait, ce n’est pas l’Oubapo qui raconte, mais un oubapien : Etienne Lécroart, dans Contes et décomptes, paru récemment à l’Association.
Lécroart, c’est un fortiche, je ne me lasse jamais de lire, relire et offrir son petit patte de mouche Pervenche et Victor (à double lecture lorsque l’on plie les pages en leur milieu, et idéal comme cadeau de mariage à 3 € – ou comme cadeau de divorce)
Lécroart sait manier l’entourloupe, l’insulte et l’allusion sémillante dans ses calculs et jeux littéraires, juste ce qu’il faut pour nous faire surprendre tout en savourant la prouesse.
Et donc il sort un livre de comptes.

Le jeu de mots du titre ressemble à un spectacle de conteur amateur, l’auteur aura sacrifié l’exactitude et la concision à sa verve littéraire, ce n’est pas bien grave, le plus intéressant est sous la couverture : Lécroart crée sous contraintes comme d’autres sous psychotropes, et ça paraît triste à dire, mais pour ce qui est des oeuvres sous influences, je préfère souvent les contraintes aux psychotropes, c’est plus varié.
A noter : le trait de Lécroart a gagné en beauté, avec un traitement au crayon, et une bichro élégante, moins sinueux qu’auparavant, il a pris du tonus avec une mine anguleuse, ça lui réussit.
Neuf chapitres, neuf contraintes, présentées par les deux contorsionnistes alter-ego de l’auteur qui se plient en quatre pour numéroter et expliciter rapidement en quoi consiste le jeu.

Comment lire un récit à contrainte, imagé ou non ? Avec toujours sous les yeux l’horizon du plaisir littéraire, car les oulipiens (et donc les oubapiens) doivent avoir toujours sous les yeux l’horizon de la qualité littéraire, ainsi que le rappelle fort justement Jacques Roubaud en préface (citant François Le Lionnais). Donc on savoure la chronique d’époque ironique, l’autobiographie, la scène de ménage ou de drague, le discours politique… Le savant est égocentrique, le colonisateur est ridiculisé, l’homme des bois est rongé par la société de consommation, le jaloux est un pauvre type. Tout cela est un peu archétypal, ou anti-archétypal, si l’on veut, mais tout ceci tient en de courts récits, que l’on relit, se remomérant la consigne qui les précède (et que, dès le troisième récit, je ne lus qu’ensuite, afin de savourer en toute innocence ce que l’on me racontait, et découvrir d’autres histoires avec d’autres clés de lectures).
Et on rit souvent lorsque l’on relit Lécroart : le lecteur savoure le jeu malicieux, et, n’ayons pas honte de l’avouer, verse aussi sa larme : la contrainte la plus élémentaire est aussi celle qui livre le récit le plus marquant du livre. Ou la douleur ni la pudeur ne laissent des plumes dans le procédé de décompte, et où Lécroart rappelle qu’en Oubapo non plus, on ne fait pas que de l’art pour l’art. On fait le compte, et oui : il y a bien le fond et la forme, dans les formes.

 

Contes et décomptes, Etienne Lécroart, L’Association, 2012, coll. Eperluète, 19 €
Pervenche et Victor, Etienne Lécroart, L’Association, coll. Patte de mouche, 3 €

* OuBaPo : Ouvroir de Bande dessinée Potentielle, déclinaison de l’OuLiPo, Ouvroir de Littérature Potentielle.

Poésie (et propreté) de Paris

Un peu d’affichage pour Le Tigre me mène a de très fréquentables kiosquiers, dont celui de la rue du Faubourg du Temple.
Son kiosque arbore une très belle affiche de L’impossible*, qui dit quelque chose comme
« les rois ont le jour, les peuples ont le lendemain »

Quelques mètres plus loin, un bouquet du lendemain penche dans un vase de plastique mou.

Puis un homme du peuple en camionnette blanche et verte vient vider tout cela.

 

* L’impossible, dans son numéro de juin (le N°4, tout juste paru) donne la parole à un autre très fréquentable kiosquier, qui parle volontiers d’un métier de crevard qu’il exerce avec passion. Il parle à ses clients, il écrit aux rédactions, il n’a pas fini de partager ses réflexions, de transmettre sa connaissance du métier, ni de se battre pour que celui-ci perdure.