La ptite hirondelle / La boîte

hirondelle

On finit par comprendre d’où ce poisson tient son surnom, il n’en demeure pas moins assez grotesque. Et néanmoins très fin pour qui le goûte.

Transition toute trouvée pour que je reprenne les mini-chroniques de livres pour accompagner les croquis de poisson (rappel de cette vieille tradition perdue d’emballer le poisson dans du journal).

Parmi mes lectures fraîches et enthousiasmantes, il y a une bande dessinée d’Olivier Texier parue chez Vide Cocagne : La Boîte. Pour être honnête, les livres d’Olivier Texier sont durablement enthousiasmants, et je crains que même lorsque l’on vivra dans une époque moins pourrie, pleine à craquer d’amour et de bon sens, on rira encore à ses sales blagues, on aimera toujours son dessin lâché et un peu tordu par l’énergie ou l’urgence.

laboite_couvLa boîte, donc, est un recueil de gags en cases sur une page et en couleurs, mettant en scène une petite galerie de personnages visiblement tordus : le patron est un pseudo-canard mou aux pattes en chenilles de robot, l’employé à mèche a une unique jambe sur roulette, le stagiaire (à raie au milieu) a 3 jambes, l’employé à moustache est presque un canard, la secrétaire gironde a une tête de dentier… Chacun vaque à ses occupations au sein de la boîte, et chacune de leurs actions n’est qu’une occupation, aussi vide qu’hilarante. Comme si l’absurdité n’était que l’asymptote* de la réalité la plus triviale du travail au quotidien. Le tout brocarde la passion insensée que l’on met à vivre face à des écrans ou entre collègues, pour ne surtout pas risquer de vivre un quelconque épanouissement par ailleurs – et surtout pas dans un cadre familial ou sentimental. Parfaite et grimaçante illustration de la servitude volontaire, qui donne tellement envie de quitter toute obligation professionnelle pour passer son temps à lire les BD d’Olivier Texier, en famille ou avec son amoureux/se. Dans quelques boîtes il doit bien être possible de les lire aussi entre collègues.

Un livre à offrir à sa famille, aux copains en arrêt pour burn out, aux nerds, aux cadres sups débordés, aux consultants, aux managers, aux stagiaires, au chômeurs, aux copains au RSA, aux candidats à la primaire et aux spécialistes du développement personnel ainsi qu’à tous les autres. A ranger à côté des autres BD d’Olivier Texier (par exemple Grotesk, chez Même pas mal), de Coucous bouzon, autre chef d’oeuvre sur le monde professionnel dessiné par Anouck Ricard, et même d’Ordinateur mon ami, de Lewis Trondheim.

Si vous aimez, vous aimerez aussi : Les trois jours qui ont changé le monde, d’Alexandre Géraudie, avec un dessin grimaçant, des personnages aussi bêtes qu’orgueilleux, un suspense présidentiel et un sale buzz.

La Boîte, d’Olivier Texier, éditions Vide Cocagne, 2016, 13 €

*Je fais des métaphores à partir de mes souvenirs des mathématiques ; tout ça pour signifier un point de contact à la limite d’épouser, corrigez moi si vous pensez que c’est un contresens.

espadon estomaqué

espadon

Ce matin, un espadon décapité pointait le ciel d’un air ébahi.

Ce soir, j’apprends le décès de Jacques Noël, qui fut le libraire le plus incroyable que j’aie connu – à la librairie Un regard moderne, 10 rue Gît le Coeur, Paris. On trouvait de vraies trouvailles, au Regard Moderne, ébahis ou impressionnés au milieu des piles de livres ; on repartait surtout avec des raretés, dénichées, rangées avec une mémoire surréelle et conseillées avec goût et tact par Jacques Noël. J’y allais pour ce plaisir de la surprise et de courtes discussions de connaisseurs, parfois aussi pour lui vendre un de mes fanzines ou celui d’amis. Merde, j’y allais trop peu ces dernières années, vraiment trop peu alors que ma culture et mes plaisirs littéraires et graphiques lui doivent beaucoup.

Cet espadon a peu à voir avec la librairie Un regard moderne. C’est juste un hasard des jours, comme une époque qui se clôt et me laisse comme cette tête de poisson.

Debout (un livre)

A20

Lu d’une traite, entre N20, A20 et départementales, le temps d’un trajet pluvieux Paris-la Creuse, une plongée dans le meilleur poste d’observation de Paris qui soit : la place du vigile. Et donc : du vigile noir (cf la théorie du PSG étayée par l’auteur, Gauz, écrivain ivoirien).

Debout-payé s’est déjà fait une place plus qu’honorable en librairies, l’exemplaire que j’ai acheté est son huitième tirage, pas mal pour un titre paru en septembre 2014 au Nouvel Attila – dont on ne peut que continuer à louer l’existence. Toute la presse en a déjà parlé et l’auteur a fait la tournée des popotes médiatiques ; c’est un sacré bon tchatcheur, au point de me rendre un peu méfiante sur la qualité de sa prose, pourtant à la hauteur de sa glose.

Ce livre, voilà que j’ai désormais envie de l’offrir à une bonne dizaine de personnes, pour des raisons propres à chacun mais aussi pour la joie qu’il procure, l’intelligence qu’il distille, l’espoir qu’il porte, la misère qu’il montre, la richesse qu’il griffe, le regard qu’il réveille et le Paris qu’il révèle : celui des ivoiriens, mais pas seulement. Celui de trois générations d’immigrés, mais sans la pesanteur des sagas à succès ni des feuillets bien pensants. J’enrage déjà d’avoir prêté si vite mon exemplaire sans avoir retenu quelques petites perles d’observation et d’humour, de celles qui font tenir le vigile en exercice mais aussi les autres travailleurs mus par la nécessité du salaire, qui compensent par ce rôle de journaliste l’ingratitude de leur emploi du temps.

Observer, c’est déjà perruquer. Et Debout-payé est la meilleure des perruques : il aurait pu se contenter d’un recueil de perles, écrites avec un plaisir contagieux, mais il livre davantage et c’est très généreux de sa part. Ossiri, le héros, a eu la chance de recevoir une éducation qui a aiguisé son regard et un caractère ce qu’il faut d’aventureux. D’où ce roman documentaire, qui avec modestie et humour ouvre des portes dans le Paris et la société d’aujourd’hui. En voilà un dont la liberté de ton fait du bien aux cerveaux par où elle passe.

Debout-payé, de Gauz, ed. Le Nouvel Attila, 2014, 17€

Quelle ordure (pas que)

Les grondins, comme les autres poissons de l’étal, sont morts, mais ils ont encore l’air de grogner. Le saint Pierre ne vaut pas mieux, malgré son nom d’entrée de paradis. Les poissons qu’il faut pour accompagner un livre grinçant et pourtant étonnamment poétique in fine.

Ah, tout envoyer péter. Répondre à l’absurde par le chaos, le meurtre gratuit. A l’injustice par la vengeance, non moins injuste. être méchant, enfin ! Ou trouver un personnage suffisamment ignoble pour l’être à notre place, une belle ordure.
Ake Ordür, c’est ce genre de livre. Qu’au début je pris, un peu facilement peut-être, pour une BD de punk de base (les gens qui font chier, on les dézingue; Le parlement a sauté, c’est toujours merdique; demain sera comme aujourd’hui), vite envoyée (deux cases par page, au gros trait qui pourrait provenir d’une impression litho, mais avec une bichro argentée comme pour faire encore plus froid que l’inox).
Devais-je en attendre davantage d’un obscur auteur scandinave ? L’humour à froid, la misanthropie. ça zobe dans tout les coins, le protagoniste (Ake Ordür, donc, qu’on a un peu de mal à qualifier de « héros ») a des airs de dignitaire nazi avec sa casquette qui lui barre un oeil et une clope qu’il est perpétuellement sur le point d’allumer (les clopes étant un accessoire de survie et un des rares mc Guffin d’histoires ayant toutes les apparences de l’improvisation rageuse). En fait, plus qu’à un dignitaire nazi, on pense aux gravures de Maserel et aux dessins de Grosz, à la grande dépression des années 30 et à Maïakovski. Dans les histoires d’Ake Ordür, les « actions » n’y sont pas des titres bancaires (les banques sauteront comme le reste) mais des plans tous faits qui permettent de faire quelque chose de sa journée quand on est contre le libre choix. Plan d’action : 1- attaquer le Japon 2- Tuer des féministes 3- Boire de l’alcool 4- attaquer le Japon.

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Et puis, c’était peut-être un jour où j’avais envie d’envoyer balader pas mal de trucs, alors pourquoi pas finir cette bande dessinée, dont je continuais à engloutir les pages avec un mauvais rictus un peu blasé. Et finalement, la poésie de ce merdier m’a surpris dans les deux dernières histoires. Aussi brèves et absurdes que les autres, mais frappées au coin du sens du tragique. « La fin de l’ancien monde » et « CA/43 danseur » parlent, comme les autres, d’égoïstes irresponsables et hédonistes participant au naufrage global sans se soucier de sauver quoi que ce soit.
Non que cela transmette cette non-philosophie (chaque personnage semble personnifier l’absence de pensée), mais c’est comme être au bord d’un précipice : la beauté du vide, et la curiosité vers cet horizon du bas. Pas de quoi donner des pulsions suicidaires, mais plutôt une admiration devant ce beau portrait de notre époque – et sa poésie zobesque. Un coup de pied au cul ? peut-être. On arrive à de belles choses même avec des ordures.

Ake Ordür, de Lars Sjunesson, ed. L’Association, 2013

Comme une bio de Büchner faite de récits arrachés

Pas de barbeau à l’étal du poissonnier. Le barbeau se dissèque, dans l’Allemagne du 19ème siècle, et quelques espèces se pêchent encore aujourd’hui dans les rivières. Le barbeau (barbus barbus) n’est pas un bar; le poissonnier revend des têtes de bar et de colin au même tarif de bas morceaux. Parfaits fragments pour permettre au peuple de cuisiner pas cher, et pour parler d’un récit éclaté, jamais loin du peuple dont il est beaucoup question.

Dire d’un livre qu’il est révolutionnaire, c’est un peu ronflant. Surtout de nos jours où quotidiennement se produisent d’évidentes régressions (Ja, tâglich geschehen offenbare Rückschritte, écrit Heinrich Heine, dans sa version originale puis traduite en français dans les pages liminaires).
Georg Büchner, biographie générale a déjà été qualifié de révolutionnaire, dans sa forme et sa façon d’aborder la biographie*. Je lis peu de biographies, mais je veux bien croire qu’il soit rare qu’il en paraisse en trois tomes, un central et deux annexes.
Et avec autant d’attention aux sources et d’honnêteté scrupuleuse dans la démarche (un auteur qui semble dire qu’il n’a rien écrit, détaillant ses sources et remerciant ceux auxquels il s’abreuve, qu’il ne cesse de citer, traduit, agence : et par ce montage, fait un livre original, passionnant, et révolutionnaire.)

Révolutionnaire, dans le fond : il n’est question de rien d’autre que de révolution. Ou plutôt si, de tout ce qui fait la révolution : les gens, les institutions, les études, les injustices, le ciel, les riches, les pauvres, les tentatives, les procès, les trahisons, l’exil, les rencontres, la clandestinité, la famille, l’école,…
Pour ce qui est des gens : la cavalcade de noms propres peut donner un peu le tournis; si l’on veut être sérieux, le tome annexe B : Les noms est justement un index exhaustif plein de nouveaux récits enrichissant le tome central (qui peut se lire seul).
Il est question, au centre, de Georg Büchner. Et autour, des racines et ramifications de sa vie très remplie.
Je ne connaissais pas cet homme, mort en 1837, si ce n’est par un nom : Woyzeck. Le nom d’un pauvre homme, et une des trois pièces de théâtre qu’il écrivit (deux restant inachevées, on ne peut pas tout finir lorsque l’on est emporté par le typhus à 23 ans). Je n’ai toujours pas lu ses textes sauf peut-être le principal, publié aux mêmes éditions Pontcerq il y a quelques années : le messager de Hesse.
Une flugschrift, ou tract révolutionnaire (long comme un livret), imprimé clandestinement [on l’imagine peut-être comme le montre Rabah Ameur Zaïmeche dans son beau film Les chants de Mandrin]. Diffusé à quelques centaines d’exemplaires en 1834 dans le grand duché de Hesse; qui malgré sa force, ne suffit pas à enflammer une révolution, mais coûtera la vie à ses auteurs – à commencer par le pasteur Weidig.

Weidig, pasteur et instituteur progressiste, a quelque peu amendé le texte écrit par Büchner, plus jeune, plus radical, qui pointe explicitement le nécessaire renversement des riches par les pauvres. Issus tous deux de la bourgeoisie, ils n’ont pas le même rapport au peuple, qu’ils côtoient pourtant, sans condescendance, avec espoir et reconnaissance (s’y reconnaissant comme en faisant part).
Un espoir qui semble tellement démesuré quand on découvre l’organisation de l’attentat de Francfort en 1833. Un attentat dont bien sûr j’ignorais tout (j’aimerais bien entendre des historiens à ce sujet; ceux de La Fabrique de l’histoire, ce serait magnifique).

Fragment après fragment (ma lecture aussi fut décousue, elle n’en souffrit pas, ce livre est généreux avec ses lecteurs), j’imaginais l’auteur exhumant ces heurts historiques dans l’atmosphère tranquille d’une bibliothèque. Découvrant l’imminence d’un désastre, cherchant les causes, et devant tant de forces individuelles et collectives, et leurs échos contemporains, allant jusqu’à s’autoriser à imaginer les émotions des protagonistes. Mais attention : avec des précautions infinies envers la vérité : la typographie, la casse, les notes : tout contribue à mettre le lecteur face aux faits, y compris dans leurs multiples versions et interprétations. Les études büchnériennes déchainent les passions, apprend-on au début, et comprend-on ensuite. Parfois Frédéric Metz nous laisse entrevoir ce que peut-être il en pense, l’état rêveur dans lequel cette recherche le plonge, face à un arbre empli d’oiseaux. C’est aussi savoureux que rare, c’est une voix parmi d’autres.

Le récit s’entortille (revient en arrière, adopte un point de vue puis un autre, au fil des sources, compte rendus d’interrogatoires, correspondances et autres enquêtes biographiques) et dévoile par tiroirs des double fonds captivants sur les forces intellectuelles qui font avancer l’histoire, mêlées aux vies, leurs élans, lourdeurs de classe, trahisons, amours, renoncements et prolongements.
Il est écrit dans une semi-traduction qui offre la musicalité des mots allemands (la V.O.) doublant leur traduction et la précisant: cela infuse et fonctionne à merveille.
Il ne nous reste plus qu’à lire ce qu’a écrit Büchner, et à continuer la diffusion de cette indispensable flugschrifft : Le Messager de Hesse.
Inutile de dire que c’est d’actualité, de nos jours où quotidiennement…

Georg Büchner, biographie générale, par Frédéric Metz
3 tomes, aux éditions Pontcerq
– Tome central : Le Scalpel, le sang
– Tome annexe A : La Mort de Weidig
– Tome annexe B : Les Noms

* par des journalistes professionnels, de Libération et du Nouvel Obs.

(Croquis des spectateurs lors de la lecture-spectacle donnée par la Compagnie TBTNB à la galerie Area le 25 avril 2013)

Décapité, pas dépité.

Au marché cet hiver, un saumon décapité semblait regretter ses vertèbres débitées en tranches. Depuis, j’ai lu un livre qui a pour héros une tête.


J’ai tellement râlé sur les têtes de cervidés, si surreprésentées dans le graphisme et l’art contemporain, que je n’aurais jamais dû ouvrir ce Fétiche. A première vue, c’est un élégant livre d’une dessinatrice douée (Noémie Marsily), qui cache sous une couverture à motifs très géométriques une histoire muette (mais chapitrée), dessinée de son énergique, fouillu et néanmoins élégant trait au crayon de couleurs.
Mais dès les premières pages, il faut se rendre à l’évidence : le fétiche en question, c’est bien ce qui restera de ce beau chevreuil observé par un gamin curieux le long d’une route. Le chevreuil, apeuré, part, et périt.
Le gamin s’en empare et l’empaille. Empaille la tête, bien sûr. La scène à elle seule est croquignolette : oubliées, mes râleries de motif, je savourai déjà l’histoire comme un bonbon anglais. Une confiserie tout en couleurs, y compris sanguines : car dans ce délicieux conte, il n’y a pas que le chevreuil qui y passe. Séparations, retrouvailles, coups du sort : Noémie ne nous épargne rien de ce qui fait les meilleurs mélos. De fait, les âmes sensibles pourront verser leur larme (et les enfants faire leurs cauchemars : ce n’est pas un livre qui leur est destiné), et les autres tenter de s’endurcir en savourant la métaphore finale.

Noémie Marsily a déjà fait quantités de pages ici et là, et même un premier livre (Fouillis feuillu, qui porte bien son nom). C’est ici son premier récit achevé, et chapeau! Il faut noter qu’elle réalise également des dessins animés. Ce livre eut pu être un dessin animé, mais c’est aussi bien de le savourer en tournant des pages, en y revenant, au soleil ou nocturnement, car il est très bien édité par les Requins Marteaux. Je n’en dis pas davantage, c’est muet et cela peut se lire trop vite et se relire sans fin.

Fétiche, de Noémie Marsily, ed. Les Requins Marteaux, 2013, 20 €.

et un petit tour sur le site de Noémie Marsily : http://marsily.net/noemie/

et un trophée de chevreuil dessiné dans un restau de la Vienne en 2011, au passage (comme quoi).

Deux têtes de mulets

(Un dessin de samedi dernier pour un livre lu hier, je réserve mes poissons du jour pour une autre chronique).
Les mulets noirs (ou muges) sont des poissons peu chers et délicieux, au profil reconnaissable, assez lippus, et relativement foncés (leurs larges écailles noires débutent dès la tête et couvrent tout le dos; on distingue des traits sur leurs flancs).
ces deux là, légèrement divergents, je les associe aux deux soeurs jumelles dont Dessous raconte le destin.


Dessous : le titre original était « Unterzakhn », bien que cette bande dessinée ait été écrite en américain par son auteure, Leela Corman. Je pense bien qu’ « Unterzakhn » veut dire « dessous », mais pas en anglais des États-Unis, plutôt en américain yiddish.
Car Esther et Fanya sont jumelles, juives, et pauvres, comme la plupart des habitants du Lower East Side. On les suivra sur une quinzaine d’années, entre 1909 et 1923, soit pour elles entre l’enfance et l’âge adulte. Et on entendra causer yiddish (ouf, Jean-Paul Jennequin n’a pas tout traduit ni annoté, et laisse le lecteur deviner le sens des expressions d’après leur contexte), et l’on verra l’une apprendre à lire auprès d’une sage-femme avorteuse, et l’autre la danse auprès d’une mère maquerelle.

On pourrait croire leurs chemins tous tracés, alors. En un sens, ils le sont, mais les faits racontés rendent cela bien plus subtil. La force du récit (véritablement haletant) tient à la fois dans la peinture d’un milieu (le Lower East Side du début du vingtième siècle, on s’y croirait), d’une culture (juive), et dans le portrait de personnages confrontés au quotidien à des choix pour assurer leur survie ou leur indépendance (mais aussi assumer leurs travers). Comment l’une et l’autre s’émancipent de leur famille, et apprennent la vérité sur celle-ci. De quelles histoires aimées et transmises les familles et les individus sont construits. De quels faits et postures les vies sont faites : la putain ou l’avorteuse, l’arriviste ou la militante, ne peuvent se payer que de sous ni que de mots.
La pritze, d’ailleurs, ne croupira pas dans le petit théâtre burlesque… son personnage m’évoqua celui d’Ella, joué par Isabelle Huppert dans Heaven’s gate, de Michael Cimino (récemment ressorti en copie neuve, un film magnifique) : avant tout une femme indépendante, jusqu’aux limites du métier qui lui permit de mener sa vie avec cette liberté-là. Sauf que le regard de Cimino, pour subtil qu’il soit sur son personnage, est un regard masculin (ça se voit à la fin, mais je ne raconte pas le film). Et là, Leela Corman est une femme, qui parle avant tout d’histoires de bonne femmes – qui sont des histoires engageant l’évolution morale d’une société. Elle le fait avec un trait au pinceau, parfois naïf parfois grimaçant, mais dont le charme croît au fil de la lecture.

Finalement, Dessous porte très bien son nom, en yiddish ou en français : il y est question de choses intimes qui supportent la société, et des hypocrisies qui les fondent comme des orgueils qui les font évoluer.

Dessous, de Leela Corman, ed. ça et là, 20 €

Chinchards et chahut

Les chinchards s’étalaient en bac de polystyrène : modestes poissons, pas chers et pas aussi populaires que les maqueraux, ils ont une chair délicieuse, mais quelques épines dorsales qu’il vaut mieux ôter.

Suaves, mais pas sans piquants : allons-y pour le parallèle avec la nouvelle bande dessinée d’Ariane Pinel, Tapage nocturne.
C’est une fantaisie militaire, en somme, puisque, comme le dévoile la couverture, on y verra danser des gendarmes.


Ariane Pinel connaît bien le milieu folk, puisqu’elle est aussi flûtiste. Elle a choisi d’en dresser un portrait malin à travers une enquête aux airs de faits divers de province : un appel pour tapage nocturne qui se solde par la disparition d’un musicien, dont on retrouve l’instrument ensanglanté. Un polar ? Plutôt un huis-clos : l’intrigue se déroulera à la gendarmerie, au fil des interrogatoires du petit groupe de danseurs et musiciens amis du disparu. Les gendarmes, ça n’excite personne, surtout pas les folkeux : dans la tradition folk, il y a aussi la haine de l’uniforme (voire de l’Etat). Mais quand un ami disparaît, la situation bouscule les habitudes, et chacun ne se situe pas de la même façon par rapport à la maréchaussée.
Par contre, les langues vont bon train, et on en apprend un paquet sur les vieux vicieux et les jeunes excités qui se frottent en rond ou en carré au son des bourrées.

Ariane Pinel a l’art de faire des BD rusées, avec son trait fin, rond et élégant, et son air de ne pas y toucher. Ce tapage est moins un polar (on ne se soucie guère des invraisemblances, traitées avec désinvolture) que le portrait d’un petit groupe, dans un petit milieu.

Le côté « qui aime bien, châtie bien » s’insinue l’air de rien, avec plus de tendresse que de critique. C’en est presque louche… on finit par interroger la fable rassembleuse qui sous-tend tout ça : candeur ? ironie? pirouette? Avec un peu plus de piquant, j’aurais retrouvé l’aisance d’un Michel Leclerc (le cinéaste, pas le vendeur en gros) lorsqu’il fait le portrait des gauchistes : on rit bien haut de ses exagérations, car il est difficile de ne pas s’y retrouver (ou alors pour un gauchiste sans humour, il en existe aussi). Son expérience, on la sent; il ne renie pas son milieu, il s’adresse aussi, quoique pas seulement, à lui
(spécialement dans Télé gaucho, son dernier film, inspiré d’une aventure à laquelle il collabora : Télé bocal. Mais Le nom des gens, écrit avec Bahia Kasmi, a les mêmes ressorts).

En fond, ces fictions légères posent la question des valeurs et des histoires qui soudent un groupe, et de leurs évolutions. Enfin, pour Tapage nocturne, il serait plus exact de dire qu’il y a deux groupes… mais on en apprend un peu moins sur les gendarmes.

Tapage nocturne, Ariane Pinel, editions l’Oeuf, 14 €
(dans les bonnes librairies, et sur le site http://oeuf.buzzkompany.net/ )

PS : je remets la main sur les surnoms attribués au chinchard, ils sont pas mal : saurel, carangue, maquereau espagnol ou bâtard, robinelle, riton, querella, constut, biset ; et dans le midi : souvéréou, estrangle belle-mère.
Information trouvée dans Les Poissons, de la pêche à la poële, par Roby, ed. Arthème Fayard (coll. Encyclopédie Elle), 1960. Avec de magnifiques dessins de Kowska.

royaux sauvages

Les daurades royales tout court sont d’élevage, ai-je donc appris.
Les sauvages se repèrent aisément à leur gueule.

– Sacrée dentition, hein… Attendez, je vous montre mieux. Il leur faut ça, elles se nourrissent de corail.
– Ah… Enfin, les sauvages, car celles d’élevage, elles ne mangent pas du corail, j’imagine.
– Oh, certainement pas… celles-là, on ne sait pas ce qu’elles mangent.

Ils sont sympas les poissonniers du marché de Gentilly. Quand j’ai dit que je mettrai sans doute ce croquis de dorade (royale ET sauvage) en parallèle avec une chronique d’histoires de pirates, ils m’ont conseillé de dessiner plutôt un sabre.

– Mais vous en avez, du sabre ?
-Oh non, c’est rare. Mais on vous en mettra un de côté!

De crainte qu’il ne soit faisandé, je m’empare de la daurade (ou dorade) sauvage et de son air indomptable pour parler du dernier livre de Baladi chez The Hoochie Coochie : Renégat, avec deux sabres en couverture.

Et la couverture ne ment pas : c’est une histoire de pirates, intégralement. Un récit de renégat, si l’on s’en tient à l’étymologie du terme. Renégat à quoi ? c’est toute la question que file Baladi dans ce récit dessiné, à la fois épique et introspectif.

On sent tout le respect qu’il porte à la piraterie libertaire et à sa morale (la morale des pirates, parfaitement. Question d’éthique), et la postface nous apprend que cet attachement ne date pas d’hier. Ce n’est pas la première fois que ressort cette passion sincère sous la plume d’un auteur : Les Pirates, de Gilles Lapouge*, transmet le même enthousiasme. Le lecteur, séduit, l’envisage avec circonspection : ces révoltés en marge des guerres officielles, apatrides épris de liberté partageuse et de redistribution des richesses, étaient ils combattants ou meurtriers ? tuaient ils par nécessité seule, contraints à la bataille à cause d’une guerre sociale et économique ?
Les pirates étaient-ils des barbares, ou des idéalistes ? Où est la vérité historique ? Où sont les bons, où sont les méchants ? Qu’on nous dise, une bonne fois pour toute, on n’aura ainsi plus peur du ridicule en arborant nos pulls mohair à jacquard tête de mort.

Alex Baladi s’est posé peut-être ce genre de questions -pas celle du pull, avant- en mettant en scène le héros de son récit enchâssé : un pirate en prison. Un renégat, dans le sens où il trahit sa nation, en embrassant la cause de la piraterie, arguments à l’appui (belle scène aux sources historiques). Il tuera donc, bien qu’il n’aime pas ça : la lutte paye parfois, mais encore faut-il lutter vraiment. C’est plutôt un bon gars, notre pirate, mais il a choisi son camp, et pas moyen de se défiler au moment du combat. Il faut bien de l’aventure, et l’aventure, c’est sanglant, forcément. Notre pirate le sait, il en rajoute un peu parfois, et ce sang diégétique lui apporte sa ration de gigot.
Un renégat, donc, qui trahit peut-être sa religion, s’il en a une, en tous cas celle de son pays d’origine : il fraye avec les maures, les musulmans. Et ça n’a pas l’air de lui déplaire.

Baladi passe du récit à son contexte en enchainant les dialogues et les cases dégringolent en bulles, comme les volutes d’une histoire brodée autant que remémorée. Du rythme et de l’ellipse, les images dialoguent autant que les personnages : jamais bavard, le récit défile d’un trait, limpide.

On ignore le nom de notre pirate, car c’est avant tout un personnage de Baladi, nourri de tous les pirates ; il est exemplaire : il s’est choisi une destinée. Il a pourtant des défauts. Il se retrouve être le témoin d’une confrérie qui laissa peu d’écrits et beaucoup de légendes. Il se retrouve en pâture, livré aux mains et à l’écriture d’un ennemi de classe. Doit-il se taire ? Il parle. Trahira t-il ses opinions ? Jamais. Et cela ne posera pas problème, tant que certains préjugés seront saufs, dans l’esprit de son interlocuteur. Trahira t-il son ami ? Pas davantage. Le souvenir de son ami ? Aaah… Trahira t-il sa liberté ? Pas tant qu’il aiguillera celle de son lecteur. Un lecteur au final moins effrayé par le sang que par les préjugés persistants, et les pleutres qui acceptent le pire en se disant encore « ça pourrait être pire ».

* cité en postface, ainsi que Libertalia de Daniel Defoe, que les écrits de Peter Lamborn Wilson, et qu’un essai sur l’islamophobie en France (Thomas Deltombe, L’islam imaginaire – construction médiatique de l’islamophobie en France, 1975 – 2005, La Découverte, 2007).

PS : pour les poitevins et les parisiens (qui sont à 1h30 de Poitiers, pour à peine 25 fois plus qu’un ticket de Rer), il y a une expo Abordages à la Fanzinothèque, ça commence ce mercredi 24 octobre.

L’omble d’un livre

Mercredi, j’achetai des sardines, le stand allait fermer il n’y avait plus grand monde, mais je suis restée dessiner ce gros poisson qui ressemblait tant à un saumon.

Les poissonniers confirmèrent : l’omble chevalier est entre la truite et le saumon. Aaah un hybride? Plutôt un cousin, qui niche et migre dans l’hémisphère nord et jusque dans les lacs arctiques.

Le Robert fait dériver son nom de ‘humble’, mais mentionne le surnom de ‘saumon des fontaines’ ou ‘ombre chevalier’.

Avec ça il nous faudrait un roman noir.
Ou au moins un éditeur qui publie souvent des histoires de truites et d’Amérique du Nord.

Attention aux apparences

Les voleurs de Manhattan, est-ce un roman noir ?
Mon ex-collègue Bénédicte l’avait qualifié de ‘page-turner’. On en devine le sens, mais je pensais trouver ce terme dans le livre, qui parle explicitement du milieu de l’édition New-Yorkais. En fait non. S’il y était, il s’écrirait ‘langer’, du nom de son auteur, Adam Langer.
(mais langer, ça évoque soit les nourrissons -hors jeu total- soit, prononcé à l’américaine, languir. Or non, ce roman ne nous laisse pas vraiment languir… ou peut-être juste un peu, pour mieux nous tenir en haleine, jamais alanguis.)

Les voleurs  de Manhattan dresse un portrait que l’on devine observé de près, celui des hommes et femmes qui font la littérature, à Manhattan, NY. Vus et costardisés par un jeune écrivain, Ian Minot, barman de son état salarié. Qui sort avec une roumaine trop belle, et peut-être trop douée pour lui. Qui s’agace des succès de pacotille, et de la reconnaissance usurpée offerte à des affabulateurs, à l’écriture insignifiante -ou pire : catastrophique, bourrée de tics et d’emphases – mais si faciles à vendre aux médias.

Ah que ce portrait est jouissif. Que les énervements de notre écrivain sont légitimes, et la gloire injuste. Le lecteur jubile, et s’apprête à savourer un bon récit de looser à la première personne, doublé sans doute du roman d’apprentissage qui point.

Certes, certes. Et ces néologismes emprunts de littérature, il faut les mettre au compte de l’écriture de notre débutant ? Patience, patience… Les voleurs de Manhattan est un roman qui absorbe rapidement son lecteur, et développe ses facettes avec malice. Un roman d’aventures, et de bibliophiles (j’ai pensé un temps à Pierre de Gondol), qui pose la question de la culture et de la légitimité littéraire, et livre un portrait beaucoup plus nuancé qu’il n’y paraît.

Pour conserver la beauté du tableau, et la fraîcheur de ses ressorts, je ne dirais rien de plus au sujet de l’homme confiant et de la bibliothèque brûlée. De la réalité, de la fiction et des mémoires qui composent ce roman.

Roman noir ? Thrillerature. Réussi!

(Ah oui, la couverture ci-dessus n’est bien sûr pas la vraie. J’ai dessiné ça car Bénédicte m’a gentiment donné les épreuves qu’elle a reçu des éditions Gallmeister, avec une absence de couverture et un côté brut qui convenait tout à fait au sujet… mais c’était pas joli pour autant. Leur vraie couv est mieux.

)
Les voleurs de Manhattan, Adam Langer, editions Gallmeister, 2012, 22,90 €